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Mille et une nuits

"Devine où nous dînons ce soir", mail n°25

Grande première !



Nous avons commandé des kabâbs et du khorecht-é mast pour Yvon, des glaces frisées en cornets évasés, des grelots pour le son, des étoiles et la lune au plafond, des coupoles et des minarets comme décor, et des spectateurs bon enfant en famille en pagaille.
Où dînons-nous ?



Ce soir, comme il se doit à Esfahan, pour être dans le ton et vivre l'instant où tout bascule, car il y a un avant et il y a un après, à 8 heures, quand le soleil se couche, nous sommes là, nous nous installons en habitués fidèles à même la pelouse encore tiède.
Oui ! Nous pique-niquons de nuit au coeur du Meydân !



En esfahânis accomplis, nous dînons sur "la carte du monde", la Place Royale qui nous éblouit, qui nous offre ses jets d'eau aériens, ses 1320 mètres d'arcades illuminées, sa pelouse de polo, son palais, ses mosquées, et surtout sa féerie éternelle.



Yvon et moi avions prévu de longue date, deux mois tout au plus, d'y convier en grande pompe, avec nos petits cabas bretons, Marie-Hélène et Sylvie pour le dîner des séductions.
Nous sommes les maris qui ouvrent les horizons !
.......modestes, avec ça.....
Ben, c'est vrai, quoi, parmi vous, en tous lieux, en ces heures, et pour dîner sur l'herbe, qui, dîtes-moi, rivalise avec nous ?



Commentaires des photos :
- Les deux premières illustrent le khorecht-é mast, considéré comme un dessert. Ingrédients : viande de poulet ou de mouton bien cuite avec du sel et écrasée (en bouillie), sur laquelle vous ajoutez et mélangez le yaourt avant de verser le tout dans une casserole pour le réchauffer avec du safran et du sucre, puis vous décorez le plat avec des pistaches ou de l'épine-vinette (et non des groseilles !!!).
- Sur la troisième photo, nous vous faisons saliver avec nos kabâbs enrobés dans le pain. Vous savez que le pain ici a tout d'une galette. Sylvie porte ses lunettes noires, non pour passer incognito, mais parce que les autres sont dans le sac qui a disparu à Chirâz.
- La 4ème photo est là pour bien vous prouver que nous ne sommes pas les seuls à pique-niquer. Nous sommes bien entourés, et chacun a son espace vital.
- Et la 5ème est un peu floue, car la nuit est tombée, les illuminations illuminent !
Ces photos sont prises par Marie-Hélène et Yvon.

Sur le trottoir

"L'ESPRIT VAGABOND" : mail n°24



Découvrir toutes les facettes d’un pays, voilà qui est impossible en deux mois évidemment. Mais en explorer le plus possible, nous le tentons chaque jour. Parfois, il faut l’avouer à notre corps défendant : ainsi nous voilà confrontés aux arcanes des administrations. Cela demande patience, force de caractère, finances, abnégation... J’en passe...  Et il faut même aller jusqu’à la capitale, abandonnant Marie-Hélène et Yvon !



Pendant ces démarches que Sylvie effectue, il m’arrive de patienter dans la rue. Je suis indésirable avec tous mes bagages. Là, je me résigne, j’ai l’air prostré, je me fonds dans le paysage : je le sais car on me demande des renseignements comme à un vieux téhéranais. Je comprends alors que la nonchalance dont on accuse les iraniens, ni insouciance, ni indifférence, est un accablement devant l’inanité des situations. Et me voilà, à mon tour en situation ! Alors, tourne mon esprit, à vide, au ralenti. Et cela dure.



Yvon, dont le frère est sosie de Bill Clinton, risque aussi de passer pour américain, en moins grand et moins joufflu. D’autant que son nez ne trahit rien d’iranien, à moins d’avoir été refait trois fois. Par contre, si je n’ai pas non plus le profil idéal, de face le tour est joué, et avec un joli pansement blanc, je leurrerais n’importe qui. Euh... bouche fermée, bien sûr. Donc je répète : moi je suis iranien quand Yvon n’est pas là. Iranien par le corps, oui, et ce jour là par l’esprit aussi, sur mon banc de pierre, à guetter la porte où Sylvie apparaîtra.
Trois heures comme ça !



A côté de moi, une famille trie des imprimés à même le sol : une centaine de formulaires qu’il faut classer avant d’entrer, et je m’implique, je crains un courant d’air. Leur fils s’échappe par instant pour une autre photocopie et revient la glisser dans une chemise rose ou verte : oui, j’ai bien observé.



Au loin, je vois des glaces comme nous aimons, mais il n’est pas question de m’absenter. Les glaces sont fraîches. Je sais qu’elles le sont. C’est comme ça, les glaces. Froid.
La rivière était froide, pour me baigner. 15 degrés. C’est MA rivière. J'ai un petit galet de mon premier bain.
"La Zayandé, c'est ma rivière... comme la Seine est la tienne"...
Non, non, en 1966, je chantais plutôt : "Ame câline offre nid tout près des étoiles, près du soleil, pour logis, pour la vie ou peut être plus" !
Vous voyez, l’esprit vagabond, chez moi, ce n’est pas Schopenhauer, et en plus ma mémoire n’en fait qu’à sa tête : elle récite Polnareff ancré dans mes neurones après quarante ans d’oubli ! Rassurez-vous, je récite aussi le bateau ivre. La preuve ? "Et dès lors, je me suis baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres et lactescent", etc.
Ah ! Vivement que j’aère mes poumons au vent marin, et que je brasse les flots de la Grande Grève ! Je dis ça parce que les pots d’échappements crachent, et qu’il faut me reconstruire à cause du sac.



Tout ça sur mon banc où j’attends, tel un iranien, je l’ai dit, devant l’Histoire.
Enfin, Sylvie apparaît ! Ebranlée, mais exaucée : nous partons à toute vitesse vers Abyaneh, où Marie-Hélène et Yvon nous attendent. En définitive, nous établissons un record de célérité administrative, en 36 heures pour cette dernière étape de Téhéran-express. A Chirâz, la première aussi était bien réussie.



Donc, tout va bien : et nous achetons des tapis. C’est une bonne thérapie. Les tapis, c’est confort pour l’oeil et pour le pied. Les tapis, ici, c’est vrai, sont merveilleux.
Nous avons choisi des tapis nomades : l’un Bakhtiâri et l’autre Qachghaï.



Pierre

PS : cette fois la symbolique est plus énigmatique. Convenez que l'emblème de l'Administration peut être le scribe. Mais mes scribes sont très disparates, du plus mystique au plus prosaïque. Pour aggraver la confusion, je ne déchiffre pas tout, et j'espère que cette confrontation improbable ne passe pas pour un blasphème. Même quand j'y glisse mon crayon noir : oui, c'est l'original de ce journal !

Nos stars en tchâdors

SPIRITUALITÉ : mail n°23, 22 juillet
 
Départ pour le mausolée des frères du huitième imam.
Qui est le huitième ?  RÉZA !
C’est jour d’affluence. Ou alors c’est chaque jour ainsi ?
Pour entrer sur le parvis (j’utilise les mots que je connais), Marie-Hélène et Sylvie doivent revêtir un tchâdor ! Elles sont à la fois perplexes et curieuses de cette expérience.





Yvon et moi, attendons un bon moment qu’elles apparaissent : elles sont empêtrées, tout fout le camp. Des iraniennes expertes, pleines de bonne volonté, tentent de leur inculquer quelques rudiments de maintien, mais la réputation d’élégance parisienne en prend un sacré coup.




Le tchâdor de Marie-Hélène n’a aucune discipline et elle refuse absolument de le mordre. Quand elle se cramponne des deux mains, et croit réussir à s'y cacher, sa tête insolemment s’échappe. Et quand elle ajuste ce voile avec grâce sur son front, le voilà qui flotte derrière elle comme bannière de mariée ! Enfin, toute saucissonnée,  elle se retrouve bel et bien emmitouflée dans le drap léger, imprimé crème et ocre pour elle.




Nous pénétrons dans la cour intérieure qui est immense, bordée d’arcades et où de grands érables alignés sur deux rangs donnent un élan inhabituel. L’élan, elles, elles ne l’ont pas encore.
Les mausolées s’ouvrent par deux impressionnantes terrasses couvertes, soutenues par de très hautes colonnes de bois somptueuses. Ils brillent de mille feux, et la luminosité qui se dégage de leur mosaïque de miroirs éblouit. Le but est atteint, nous sommes subjugués, conquis, peut-être convertis.
Hélas, à la sortie par contre, à cause des femmes, notre damnation, le charme est vite rompu, nous voilà agnostiques à nouveau : Marie-Hélène et Sylvie ne voient pas leurs pieds et jouent les échassiers arthritiques. Les tchâdors volent au vent, et comme des spis mal maîtrisés ont des velléités d’indépendance. Et, le trouble les saisit, le Saint-Esprit s’est enfui depuis longtemps, le port perd toute majesté, le front s'incline pour rester modestement sous le voile, mais les doigts sont crispés sous tissu comme sur écoutes marines. 

Le diagnostic tombe : le léger tchador s’est scratché aux lanières des sandales !
Où est la solution, sans mains libres, quand l’autre pied ne réussit pas à libérer la cheville malgré des tentatives discrètes ?
Et les maris, pendant ce temps ?
Ils se sentent étrangers, s’écartent, écroulés de trop rire entre leurs larmes. Au point que chacun les croit alors en transes, illuminés, nouveaux prophètes dans le lieu saint. Ce sont des sacripants.

Nous essaierons, tous les quatre, sur ce scénario, de redonner vie et vigueur à La Cathédrale (de St Pol de Léon).
Nous aurons besoin de fervents disciples ! 

Détendre l'atmosphère

"Oui, je sens bien"...
qu'il faut vous remonter le moral !
Pour cela, je reviens un peu en arrière avec le mail n°18 auquel vous n'aviez pas eu droit. Il faisait et il fait toujours double emploi, si vous avez bonne mémoire. Mais il a maintenant cet avantage : il prouve bien que les militaires ne sont pas hostiles a priori. Et moi non plus, je ne suis pas hostile a priori. On peut même en déduire qu'eux et moi sommes bienveillants a priori.
C'est encourageant, non ?  Je vois ça comme ça.

Mail n°18 : AU CŒUR DU SUJET

Oui, je sens bien dans vos messages, aux uns et aux autres, que vous m’imaginez simplet du village avec mon vocabulaire bien pragmatique, innocent devant la dure réalité, et béat, béat, béat.
Mais vous avez aussi compris que je me bats pour limiter ma subjectivité.....
Je peux dire, cependant, et en laissant des blancs, nos impressions chaleureuses, et c’est une réalité, au cours des contrôles d’identité que nous vivons. Parlons de l’un d’entre eux, vécu au milieu de notre escapade.
Car c’est vrai, en ces moments, on a toujours l’impression d’être en escapade. Et cela a un petit côté fautif, absolument injustifié, mais irrépressible. Quand je suis mentalement en escapade, c’est comme pour les translocations reptatives ou non, personne ne doit pouvoir me rattraper. Et là, si !  "On" me rattrape, et de façon tout à fait imprévisible. Bon, j’aime pas trop, c’est dit. On me mène alors, par un moyen de transport motorisé (nous qui refusons héroïquement tous ceux proposés, et même celui dont je parle à l’instant où nous nous retrouvons "manu militari", au sens physique, expérimental et contraignant de l'expression), on me mène dans un local. Je suis à l’arrière, je n’ai pas le temps de lire la pancarte, écrite de toute façon avec une sorte de calligraphie pour initiés, et on me fait asseoir avec Yvon.
Oui, c’est toujours à deux, jamais l’un sans l’autre, et heureusement : si l’un restait sur le carreau, je voudrais voir sa tête...
Et on commence par m’offrir un thé.



Dans les romans et les films, ça c’est assez horrible, car c’est un prélude à un revirement plutôt négatif. C'est fait en principe pour "casser les nerfs". 
Ensuite, nous sortons presque spontanément nos papiers bien en règle, qui vont subir tout un tas de traitement peu plaisants : décortication des noms, photocopies mal lisibles, fax vers des destinations, retour assorti de commentaires. Oui, nos noms sont un gros problème dans les campagnes, car nous continuons bêtement à les prononcer à la française, et ils sont écrits à la persane, c’est à dire que moi, je dois lire hourtou ou à la rigueur hourto, et Yvon : kerhouel, et ça ne nous vient pas à l’esprit car nous sommes un peu perturbés.
Ensuite on attend, mais quoi et combien de temps ?
Et alors, cela devient intéressant, surtout pour moi qui ai faim, car apparaissent des jus de fruit, et des gâteaux, pour nous et pour tout le bureau. Oui, c’est bon, les émotions creusent. Et la conversation dévie vers mes facultés d’élocution, nos familles, nos métiers, notre itinéraire.
Pendant ce temps Yvon rédige son journal de voyage : il s’est découvert une capacité d’écriture ignorée qui le prend à tout instant, surtout si je dois faire les frais de la conversation, pendant laquelle il se désintéresse du sujet. J’avoue qu’il commence par dire bé fârsi harf némizanam, ça il sait.
Je n’ose compromettre l’ambiance, et je me démène comme je peux. J’apprends alors avec grand déplaisir personnel que les capitales et Paris s’en chargent. Non, non, je n’habite pas à Paris, très loin, très loin, au bord de la mer (m..., à l'ouest !) et là nous sommes comme sur une île isolée, ignorants et désapprobateurs... Oui ?  euh.. ben.. oui (tout en persan !).
Et je parle de la mer  (daryâ) qui danse (raqsidan) dans les golfes clairs (je dis âbi = bleu, faute de mieux).
Tout d’un coup, sans autre fait perceptible, je suis informé que nous serons libres à midi. Je dois dire que dès le début, l’un de nos interlocuteurs qui n’est pas le chef, nous fait des signes d’encouragement. Mais des signes comme ça, c’est difficile à interpréter, j’ai tendance à imaginer qu’il s’agit d’un danger auquel j’échappe. Échappe-t-on toujours et définitivement à un danger ?
Alors, désaltérés et rassasiés, encouragés et soulagés, on nous dit pfuitt avec un geste de la main, ça veut dire poudre d’escampette, là je comprends du premier coup.
Dans l’urgence je suis plus intelligent.

xodâ hâfez, rouz bé xeir, xochâl hastim,
(même Yvon s’exprime alors, il a un don pour les langues, je suis jaloux),

Pierre

Les french-lovers

UN DÉLICE DE NOUGAT : mail n°20, 16 juillet

De loin, nous avons vu arriver, avec assurance et élégance, voiles de couleur et tuniques, nos épouses qui se précipitaient sur nous en oubliant leurs bagages.

Pour n’y pas revenir, disons tout de suite qu’elles nous ont trouvés bien rajeunis, mais maigres à faire peur.
Yvon : surtout rajeuni plus qu’amaigri, mais quand même trois ou quatre trous de ceinture en moins.
Moi, bonne mine, mais style rescapé ; déjà je m’étais désolé dans la glace, au retour du trek, et j’ai été pesé sur une balance à petits bestiaux ce matin dans la rue : après 5 jours d’engraissement, pas de résultat probant.
J'approche des 50 kg...



Et elles, pimpantes, évacuant le stress des dernières semaines, et parlant déjà toutes deux en même temps à la mode locale.
Nous avions nos nougats préparés pour grignoter dans le taxi.
Les nougats, c’est bien la spécialité d’Ispahan !
Les autres types avaient tous leurs bouquets dans la main à l’aéroport, mais la mode va vite changer : déjà il se dit que le must pour les french lovers, c'est bien la boîte de nougats.
Vous pensez ! Nous roucoulons en français, vous avez compris que nous portons les chemises  courtes hyper-cintrées dont on raffole ici, nos femmes se jettent sur nous, et on voit bien que nous n’avons peur de rien.
Exit le bouquet.


Nougat se dit "gaz"

Ah ! Ce ne fut pas simple à Orly.
KLM refuse systématiquement les voyageurs français.
Iran Air n’a rien voulu savoir pour trois autres français du vol de Sylvie et Marie-Hélène, qui sont restés sur le carreau. Le sésame, outre le numéro du ministère iranien attribué avant les tensions, a été notre présence sur place en Iran. A Téhéran, rebelote, et réticences affichées, elles n’ont pas obtenu, contrairement à ce que je croyais, leur visa pour les 17 jours prévus : il manque deux jours irrattrapables en principe.
Nous n y pensons pas...   On verra plus tard.

Vous comprenez :
naqsh-e djahân, en pleine nuit, jets d’eau en délire, scintillant de mille feux, mais, c’est la plus belle place du monde pour nous quatre réunis !



Les carrioles à chevaux excitent les enfants, les pelouses sont noires de pique-niqueurs que nous nous sommes bien promis d’imiter, le vent porte l’eau des jets sur les passants qui en rient, toutes les arcades sont éclairées.
Et les coupoles !
Les coupoles sont gloire et panache !
Les coupoles sont sérénité et assurance !
Elles sont là, et leurs couleurs ont cet éclat subtil qui nous émerveille.



Les deux minarets portent, chacun, une étoile dans le ciel d’Esfahan.



La place est un enchantement, un émerveillement, un éblouissement,
......et les deux french lovers peuvent aller se rhabiller.
Non ! Ils en tirent au contraire un autre éclat !

Et vous ?
Je vous offre des nougats !

Pierre

Je rends à César : encore des photos prises par Yvon.

Joli cœur

SAMIRA, d'ESFAHÂN : mail n°16, 13 juillet

Marie-Hélène et Sylvie ont bouclé leurs valises. Sont-elle déjà dans la voiture pour Morlaix ?
Nous allons trembler jusqu’à demain soir, car les visas touristiques subissent des restrictions depuis ce matin...
Ce serait vraiment désespérant d’échouer si près du but.
Alors pour détendre l’atmosphère, et l’atmosphère aura subi bien des dépressions depuis trois mois avec ce voyage, je vais vous évoquer Samira.

La mère de Samira sortait de chez elle, au moment précis où nous cherchions un renseignement sur la demeure du Prieur de l’Eglise Arménienne d’Esfahân.
Soit dit en passant, je ne saurais laquelle choisir entre la demeure du prieur, et celle de l’archevêque d’Oslo en baie de Propriano. Il y a ainsi des contingences spirituelles qui me paraissent soudain très prosaïques.
Mais la mère de Samira, élégante et racée, n’avait pas de temps pour deux malotrus comme nous, qui abordent les femmes dans les venelles tranquilles. Nous, pourtant, dans les villes, on n’y voyait pas malice.
Elle hèle son mari, qui tarde à s’éveiller et l’impatiente, et nous plante là.
Le père de Samira est plutôt bizarre, d’esprit comme de corps. D'une certaine façon, il me fait penser à Michael Jackson. Que Dieu ait son âme ! (oui, ici aussi nous savons). Mais avec naturel, car contrairement aux iraniens mâles et femelles, il ne se promène pas avec un pansement sur le nez, pour faire croire qu’il a des soucis esthétiques.
Par contre, bien sûr, il conduit sa petite voiture déglinguée comme une Ferrari à chaque démarrage.



Vous y croyez ?

Sa religion (sic), c’est Omar Khayyâm et non Hafez : sans rire, c'est plus qu'une originalité ici, c'est un défi !
Et il veut nous traîner à droite et à gauche sous prétexte que nous cherchons le Prieur.
Bref, il nous offre pastèque et thé, mais laisse le thé refroidir. Je lui précise quand même que j’aime le thé brûlant. Je n’ai plus beaucoup de scrupules en dehors de l’Autre Sujet.
Le père de Samira nous présente sa fille qui court mettre un pantalon plus long. Qui revient en cheveux, à notre grand étonnement. Je crois que « en cheveux » est une expression de ma grand-mère. Et qui se pique de m’apprendre tout de go tout un tas de vocabulaire indispensable.
Pourtant je précise bien, photos à l’appui voyez ci-dessous, que je suis grand-père et que j’ai 57 ans. Mais quand même, je fais le joli cœur pendant qu’Yvon parle anglais avec le père. Et il a bien du mérite Yvon, car l’accent est incompréhensible : with devient "vite", et brother devient "boroder"... Les persanophones apprécieront.
Devant la porte de la madressé fermée, je tente même de monter au poteau électrique. Avec mon nouveau poids ce n’est pas difficile. Il faut dire que Samira veut nous emmener visiter son école de peinture, et que je lui ai promis d’exposer avec moi sur les quais de Seine.


Oui, oui, c'est Samira !

Et sans plus de scrupules que pour le thé, je demande si elle préfère la guimpe au foulard, en la voyant ainsi coiffée pour sortir.


Non, non, ce n'est pas Samira !
Ce portrait n'est pas du tout caractéristique :
le nez n'a rien d'iranien.
Il s'agit d'une actrice.
J'ai un portrait typique sous la main,
mais j'hésite à le divulguer, même anonyme...

J’appelle guimpe une sorte de capuchon souvent noir, fermé de toutes parts, avec une encolure large et basse : on y passe la tête comme dans un pullover. Moi, je préfère les foulards, mais elle me dit qu’elle est un peu malade, et a peur de prendre froid par cette température (40 degrés à l’ombre).
Je la crois à moitié.

Alors quand elle se met au volant, avec un père fou des crissements de pneus, et qu’elle avoue n’avoir pas La Carte, mais tant pis, ce dont nous nous doutions, je pète un plomb.
Ah ! je n’ai pas dit qu’elle a seize ans ! (pour ne pas aggraver mon cas).
Là, je sors tout mon vocabulaire spontanément, et je conjugue «j’ai peur» en persan.
Rien, n’y fait elle démarre. Et je suis ici pour le raconter.
Il paraît que la révolution est passée par là. Donc, c’est comme ça.
Bon d’accord, «bâché», je dis au fond de la voiture.

Bye, bye,                Pierre




PS : Les photos de famille sont un bon point de départ pour toute conversation, et nous avions chacun les nôtres dans la poche, prêtes à passer de main en main, avec maints commentaires et  moult questions. Vous constatez qu'elles ont beaucoup servi et souffert. Je suis navré, Amélie, je ne placerai personne sur le pli à l'avenir... Je n'y avais pas songé, mais je ne vais quand même pas remplacer ce document authentique qui m'a accompagné là-bas, loin, si loin, par un tirage neuf !
Avant même de les montrer, surtout dans les campagnes, il fallait prévenir que les femmes n'y étaient pas voilées. Et là non plus, nous n'y avions pas songé... Mais que deux fils sur trois aient les cheveux longs n'avait aucune importance.
Alors, de mon côté, je vous présente Sylvie et notre fille Marie-Céleste, puis nos fils Jean-Baptiste et Quentin. Avec le premier, voici donc sa femme Amélie et leur fils Valentin. Petit-fils se dit "navé", et à chaque fois je pensais à mon professeur de conversation que cela faisait rire. Par contagion, j'en riais aussi, et chacun pensait que Valentin était un coquin !
Evidemment, il fallait préciser les âges, et j'étais toujours flatté que celui de Jean-Baptiste soit accueilli avec incrédulité.
Je le dis, Jean-Baptiste ? L'été dernier, tu avais trente ans !
Oui, Jean-Baptiste est l'aîné.

Funambules

FIL-DE-FERRISTE TOUT TERRAIN : mail n°15                                  
                        
Je vais vous parler de notre canal familier. Vous avez compris qu’il s’agit d’un canal d’irrigation qui court le long de la rivière de chaque côté. Il peut y en avoir deux à quelques mètres d’écart, l’un plus haut que l’autre. Ce canal prélève l’eau en amont et coule à plus faible pente que la rivière. Donc, par rapport à elle, il s’élève progressivement, et vient noyer les vergers, les peupleraies, les potagers. C'est simple, ingénieux, efficace, bien entretenu et très utile pour nous !



Quand, les obstacles sont trop rébarbatifs, crête en pente raide dériboulant, peupliers trop serrés qui refusent le passage du sac à dos, boues gluantes, nous empruntons par paresse le canal. Mais nous ne pataugeons pas systématiquement dedans avec de l’eau aux genoux, nous avons des scrupules sportifs et des attentions pour nos pieds détrempés, et nous jouons les fil-de-ferristes sur sa margelle.



Sa margelle peut être en terre le plus souvent, parfois ébréchée et il faut avancer précautionneusement, parfois cimentée et stable. Elle est cimentée quand le canal domine directement la rivière sans plate-bande entre les deux,  et c’est par conséquent d’assez haut. Le canal est alors accroché à la paroi de pierre, en encorbellement, dans les courbes enchâssées du fleuve.



Cette margelle cimentée permet de poser deux pieds, côte à côte, en général, mais les passages délicats n’autorisent qu’une seule semelle.
Cette semelle, la mienne, a bien sûr piétiné dans la boue auparavant, et cette boue, je l’ai dit, est gluante.
Gluante, cela ne signifie pas adhérente, au contraire, mais visqueuse, et pour tout dire glissante.
Vous voyez ce que j’ai sous les pieds, en paquets ?
Et sur le dos, le sac !
Le sac n’est pas un balancier, au contraire. J’ai beau écarter les bras de chaque côté, pour assurer l’équilibre, le sac a toujours du retard sur le mouvement. Il freine quand je m’élance, il est parti quand je m’arrête, et parfois même sur le côté, il tente de me dépasser.

Sur ma margelle, avec mes semelles et mon sac, quand il n’y a place pour deux pieds joints, quand il y a dix mètres à franchir, quand la rivière est 6 mètres plus bas, bordée de blocs, et quand le canal lui même est certain de m’accueillir sur le dos, cramponné à mon appareil photo, alors Yvon est loin devant, je ne le vois plus, il a passé sans s’en rendre compte, je dois me dépêcher, je me dis qu'il vaut mieux ne pas regarder mes pieds et surveiller l’horizon d’un air dégagé...
Eh bien ! Non ! Rien à faire ! Le sac a déplacé mon centre de gravité de 3 cm en arrière et aggrave la pesanteur de 25 %, j’ai calculé en avançant quand même. Ainsi si je fais semblant de lever le nez, j’ai la tête qui tourne.
Alors je passe, mais dans ma tête, c’est comme si je rampais.
C’est une autre sorte de translocation : la translocation reptative.
(notion confidentielle pour quelques uns d’entre vous seulement, les autres passent à la suite).



Entre rizières et rivières, c’est très différent, mais pas tant que ça.
La différence, c’est la hauteur et la réception.
Dans la contrée des rizières qui a vu la fin de notre trek, l’ambiance est à la sérénité. Sans doute parce que j’y vois des paix orientales. Les rizières sont fragmentées en petits ou grands compartiments, eux mêmes séparés par de petits talus de terre herbeux. Ces petits talus dessinent un labyrinthe et de loin se devinent a peine.
Il faut une boussole dans la tête pour atteindre l’objectif désiré.




Mais ces talus sont des margelles étroites, eux aussi.
Par contre, en y jouant les funambules, vous ne souffrez pas d’appréhension. Si vous tombez, c’est dans le riz. Donc, vous êtes funambules et fanfarons, ou plutôt équilibristes et fatigués.
Et là, vous tombez.
Je ne décrirai pas les pieds qui tombent dans les rizières. J’en aurais pour une heure.

Alors, salut, les parents, les amis, les enfants, et ce petit Valentin,

Je pense à vous,            Pierre

Dégustations sur la toile

  ZARDALOU VA BASTANI : mail n°14
                                  
Les zardalous sont les fruits mûrs du moment, dans les vergers que nous traversons.
Les zardalous peuvent être petits, comme des mirabelles, et orange comme chez nous.
Mais ils sont souvent jaune pâle et alors ils sont gros comme chez nous.
Les zardalous sont les abricots, et vous allez imaginer leur goût quand ils se fendillent et que les fourmis de Lilliput viennent récolter le sucre qui cristallise sur la crevasse. Alors les zardalous ont goût de miel fondu chauffé au soleil et rien ne presse tant que les dévorer sur place.
Nous n’emportons jamais de zardalous dans nos sacs.



Les prunes rivalisent avec les zardalous, quand elles se cuivrent de reflets rougeoyants.
Les prunes, ici, sur l’arbre, sont un sirop. J’adore les prunes.



Les petites cerises rouge fluo, un peu acide, c’est fini.



Les mûres ne sont pas des ronces, elles tombent des arbres, quand, rouges, elles passent au noir, mais si elles sont blanches, elles restent ivoire.
Il faut qu’elles soient très mûres, les mûres.
Les pêches ne sont pas tout à fait mûres, mais Yvon prétend que oui, il en a mordu une qui l’était. Yvon mord tout ce qui passe sous sa main. Il cueille aussi des pommes petites, fades et pâles.



Là, sous les pommes, les abricots jaune pâle
Pas de raisin à point, pas encore de noix pour nous.......



Ah ! Les dattes ! Nous n’allons pas les cueillir, on nous les apporte.
Les dattes viennent du Khouzestan, l’angle sud ouest du pays qui est mésopotamien.
Y coule le fleuve Karun, que les français ignorent, et qui est le troisième grand fleuve du delta. Je te rappelle, Claude, que l’Euphrate est à l’ouest.
Ici, les dattes ne sont pas rangées en branches dans leurs barquettes, les dattes sont agglutinées C‘est que les dattes sont tendres, et caramélisées, les dattes sont servies au petit déjeuner, et comment s’en passer maintenant ?
Au petit déjeuner de l’hôtel, nous passons les premiers quand nous savons que nous partons à l’aventure. Et nous dévalisons la table de ses dattes pour tenir le coup dans la campagne...

Et les bastani ?
C’est un mot qu’on apprend dès la 8ième leçon, et qu’Yvon a retenu en deux temps trois mouvements.
Pas difficile d’ailleurs, aucune prononciation inaccessible, et tout accent lui convient.
Toujours vous serez compris en Iran si vous dites bastani.
Il faut avoir quand même un peu l’oeil vif pour dire bastani.
Les bastani provoquent des attroupements dans les magasins qui leur sont réservés.
Dans le moindre hameau perdu où nous courions après le pain, après le fromage après le mahi-connserv, nous ne pouvions commencer nos achats sans avoir demandé :
« bastani dârin ? »  "Et des glaces, vous en avez ?"
Sur un ton un peu angoissé, car souvent le congélateur nous narguait muet, sans électricité. Et le marchand, navré et narquois, avait dû tout manger.
Nous repartions avec le pain, le fromage et le mahi-connserv.
Le mahi-connserv, c’est le thon en boite, qui nous sustente en trek.
Il y a les bastani tchoubi que nous emportons en marchant : tchoub c’est le bois.
Tchoubi, c’est en bois, de bois, sur bois. Donc bastani tchoubi c’est l’eskimo.
Il y a les cornets remplis au robinet qui sont frisés et trop légers et fades : pas pour moi.
Il y a surtout, en ville, les mivé-chir (à l’instant, j’oublie leur nom, donc j’utilise mon vocabulaire perso).
Les mivé-chir associent un fruit (mivé), qui est épluché devant vous et mixé avec de la glace, et une crème (chir = lait) et sont servis dans de grands verres.
Vous pouvez choisir n’importe quel fruit, et même du chocolat très goûté, mais nous préférons  melon et banane.
A la carotte, c’est bien aussi, mais la crème ne se mélange pas parfaitement.
La carotte, ici, c’est surtout pour la confiture.
Non non, nous ne sommes jamais malades avec les bastanis.
Ni même avec l’eau de rivière qui économise le poids sur nos dos, d’ailleurs.

Ah ! Je cours chercher une bastani !

Khodâ Hâfez,               Pierre

Stupeur et désarroi

Mail n°13, 5 juillet

Pourtant, nous avions des arguments favorables et nous pouvions les ressasser à loisir.
Mais je n’osais énumérer à Yvon ceux qui ne l’étaient pas....

Ainsi, nous avions pris, pour une fois, un taxi jaune. Ces taxis jaunes sont officiels, et bien répertoriés, c’est ce que nous nous disions. Les gris sont déjà plus négligents, forcément, ils sont collectifs, et nous les affectionnons. Les autres sont des voitures au vol qui disparaissent dans l’anonymat.
Donc, un bon point pour nous !



Et notre chauffeur était bien honnête.
Nous nous en persuadions devant son accord pour un tarif à 30 000 rials sur un trajet de trois courses.
Pour avoir l’air affranchi, nous demandons toujours le nombre de courses : c’est une unité de compte des distances pour les taxis. Ne surtout pas confondre avec les kilomètres, dont on ne parle pas !
Evidemment, je n’ai jamais aucune notion du nombre réel de courses...
Mais cela introduit ma question sur le prix, qui ne nous convient jamais, jamais (sauf une fois, pour ne pas mentir). Donc ce chauffeur avait accepté notre réduction autoritaire et en plus nous avait rendu la monnaie sans sourciller.
Chauffeur honnête, deuxième bon point pour nous.

Ensuite, il était minuit et même si la frénésie de la circulation ne nous avait menés qu’à 80 km/h seulement dans les rues, ruelles et raccourcis d’Ispahan, nous sentions bien un petit relâchement dans l’ambiance nocturne, et il n’y aurait peut être plus de client pour ce taxi ce soir.
Encore un point.




Et puis, je me rappelais le nom du Terminal Sofeh, et l’endroit exact ou nous avions pris ce taxi, bien que ce ne soit pas dans le parking lui-même, sous la passerelle que nous avions empruntée après notre altercation pour récupérer nos sacs enfournés dans un premier coffre avant renchérissement du tarif initial.
Vous suivez ?
Yvon semblait un peu dans le cirage.
Et deux français, de nuit, non loin du terminal Sofeh, qui font du raffut, qui marchandent le bout de gras, comme ils disent, en ces jours-là, ça ne passe pas inaperçu.
Quatrième bon point.

Et le chauffeur, il était : petit (je sais dire), mince (je sais pas, sauf par antinomie), un peu chauve (oui, je sais), avec un t-shirt noir et rouge (je sais aussi, mais dommage, c était blanc et rouge).
Là, Yvon avait récupéré des notions précises (sauf la couleur), ça allait mieux, l’espoir revenait.
Bon point numéro 5

Et ce chauffeur savait où il nous avait conduit, à l'hôtel Safir, nous y resterions, quel que soit le prix.
Même si Yvon n’avait plus le droit d’y passer la nuit, j’y serai.
Il nous y retrouverait.
6, oui, 6 !

Et atout numéro 7 : le réceptionniste de l’hôtel Safir était francophone, vif, disponible, efficace, optimiste.
Il appelle le terminal, il appelle un taxi, il nous met dedans avec des consignes au chauffeur, et il prévient la police.



Ah ! j'ai oublié de dire qu’Yvon, après ses 10 heures de car, ses débats avec les taxis, ses perturbations digestives et ses soucis pour trouver un hôtel pas trop cher (ici ce sont les hôtels, la ruine de nos finances, et il tient la bourse, parce que moi, je sais à peine lui traduire les prix dans leur unité exacte), donc Yvon avait oublié son petit sac dans le taxi dont nous ignorions le nom, l’adresse, et la marque du véhicule....

marque iranienne Khodro

Et dans le petit sac : toutes les devises, et ...... LE PASSEPORT avec ses visas.
Sans passeport rien n’est possible, pas même trouver un hôtel.
Vous imaginez son état, j’avais beau énumérer nos atouts, il ne m’écoutait pas...

Au terminal Sofeh, on y danse, on y danse la valse des taxis.
Eh bien, malgré tout, le taxi était là qui nous attendait pour nous rendre le sac. Et les devises, et le passeport.
Je l’ai embrassé, ça se fait...
Yvon a donné une gratification, ça aussi.
Il  dormi comme un ange.
J ai eu un peu de mal. J’avais la migraine.

Ah ! Les iraniens sont des as !

A bientôt,                                                                              Pierre

PS : sur la première photo, les taxis pullulent comme partout en ville.  Ici, ce n'est pas Esfahân, c'est Kermân. Vous connaissez déjà les taxis "fermés" repérables à leur couleur jaune. Et vous découvrez les taxis "ouverts" gris avec une bande longitudinale de couleur orange ou bleue.

Transports sur la toile

Mail n°11, 3 juillet



Aujourd'hui, c’est transports en commun toute la journée.
Non, non ! Pas à moto (Je dis ça pour Yvon). Remarquez les sacoches qui passent facilement de l'âne au deux-roues.



Non, non ! Pas sur tracteur. C'est encore Yvon qui l'a choisi pourtant. Il connait toutes les marques et leurs couleurs spécifiques.

Alors, un peu de sérieux...

Mail n°11, C’EST NOUS LES ROUTARDS !

Aujourd'hui, c’est transports en commun toute la journée.

Départ pour Kermânchâh et les inscriptions de Behistoun-Bisotoun qui fondent l’Histoire Achéménide.
Et c'est effectivement très important pour l’identité iranienne, nous venons d’en avoir un témoignage, chez un marchand de pneus qui brandissait les cartes de l’Empire de Darius.
Non, nous n’avions pas grand besoin de pneus, mais ici, par quel hasard dites-moi, on se retrouve sans le vouloir à négocier des pneus, des tracteurs ou des sofas.
Donc, par chance et par savoir récent, je pouvais confirmer que l’Empire s’étendait bien de l’Indus à la Libye, et que Cyrus et Darius étaient, oui ! pharaons d’Egypte.
Mon expert en pneu était ravi. Mais non, pas  besoin de pneus, ni de voiture, nous on marche piadé piadé (en persan).
Et ça, c’est très très difficile à faire admettre, quand il y a des taxis.

Nous n’en voulions pas, des taxis.
Et ce ne fut pas facile, croyez-moi :
1 : héler une voiture au vol pour atteindre le terminal des minibus
2 : premier minibus gris pour faire 20 km
3 : deuxième minibus orange pour en faire 40
4 : troisième minibus bleu pour 50 autres
5 : vrai car pour 130 km
6 : voiture au vol pour 8 km

Eh bien, tout ça en huit heures : nous sommes bons pour Pékin Express.
Le premier conducteur nous a même fait une remise au récit de nos aventures.
Nous avons quand même eu de la chance car la soute du premier minibus était pleine de cambouis.
Le second était plein de passagers : Yvon a alors été placé d'office sur le siège de « l’intendant », avec l’intendant en place ! Et moi sur un petit tabouret de plastique au milieu du couloir, et j’ai eu les fesses tannées.
Le troisième nous a acceptés bien que nous soyons sales comme des poux à cause des sacs placés dans la soute du premier, et qu’il avait fallu endosser pour courir d’un minibus à l’autre. Il faut savoir que les minibus ne se côtoient pas forcément de près, sans qu’on en connaisse les raisons (du moins nous).
Bref, nous étions pleins de cambouis devant, derrière, en haut, en bas, car nous ne nous en étions pas méfiés, alors que nous nous étions pomponnés le matin même pour voyager en commun...
Pour le car, pas de problème !
Pour la seconde voiture prise au vol, le conducteur s’est tenu coi, et n’a pas renchéri sur notre offre (généreuse), car j’avais pris la précaution, après qu’il ait voulu me photographier, de lui dire que mes portraits étaient très cotés en France et que je lui ferai un prix.
Jusque là, rassure-vous, je n’avais aucune exigence de cette sorte, et je me contentais de dire que, oui, j'étais Brad Pitt. J’étais même dépité car personne ne connaît Brad Pitt ici.
Pourriez-pas me dénicher un nom d’acteur coréen de kung fu ?
Il y a quinze jours on me prenait pour japonais ! et hier pour coréen...
Je trouve qu’il y a quand même un certain décalage inconscient entre la réalité et la vision qu’en ont les iraniens.
Bref, en ville, je renonce au chapeau, aux lunettes, à l’appareil photo, j’ai un pantalon décent, je suis encore brun, barbu de trois jours, et le ventre plat, et quand même on me croit coréen ou belge, même muet !
Pourquoi ?

Et toujours, en tant qu’expert de mode parisien, on me demande ce que je pense du tchâdor.
Alors, je dis que oui, c’est très bien le tchâdor (prudence), d’autant qu’on peut le remplacer par le rou-sari noir ou coloré (petite réticence ?), mais pourquoi les garçons ont-ils, eux, le droit de s’attifer, de soigner exagérément leur apparence à leur guise comme ça ? (Sent-on poindre un soupçon de critique ?).



Vous n’imaginez pas les minets de banlieue que c’est : tous gélifiés, dessinés, moulés, biceps apparents et cils exubérants quand ce n’est pas maquillés, et en plus ils veulent acheter ma chemise que j’ai piquée à Tanguy.
Dommage, j’ai pas vingt ans avenue Zand à Shiraz !




Quoi d’autre ?
A plus tard,                   Pierre

L'indécence sur la toile

SEXY, SI SEXY : mail n°10            

Alors, comme ça, ce matin, je prends mes cliques et mes claques, c’est à dire mes lunettes noires, mon chapeau, et mon appareil photo, et je pars en ville, en quête d’un tailleur.
Non pour le large pantalon bakhtiari qui me donnerait de l’ampleur et du prestige, mais pour faire réparer le pantalon long bien déchiré qui cache mes provocantes chevilles.
Les tailleurs travaillent dans de petite échoppes sous le regard des passants avec la machine Singer de ma grand-mère. Ils sont faciles à trouver, car les corporations sont regroupées.
J’entre plein d’espoir mon pantalon bien visible, car mon accent audible me joue des tours, et parfois je ne comprends absolument pas ce qu’on lui reproche.
Le tailleur dodeline de la tête, et je crois que c’est non...
Il faut savoir que dodeliner s’interprète de façon très nuancée.
C’est comme les prix, les kilomètres et les durées, tout est dans l’intention. A l’Inalco, on dit « selon le contexte ». C’est pas facile.
Ex : pour les lunettes d’Yvon le prix était affiché, il suffisait de confirmer que c’était en tomans et non en rials. Donc, on était sûr pour une fois. Eh, bien, non, le prix était en largeur de tête (écart entre les branches ouvertes), et pire, les branches étaient fermées.
Donc, une fois de plus, Yvon a donné une liasse au hasard.
Comme c’est des millions, ou au moins des centaines de mille, on est un peu radin spontanément.
Revenons au tailleur.
Dodeliner de bas en haut, c'est plutôt « non » même si l’on marmonne plus ou moins oui.
Dodeliner de droite à gauche, c’est presque toujours oui.
Murmurer sans dodeliner franchement, c'est « selon le contexte » ...
Donc je ne désespère pas. Je comprends non, mais j’opte pour oui !
En général ça marche assez bien (17 fois sur 23). Mais là, non !
Un spectateur me fait comprendre que le tailleur ne veut pas me déshabiller.
Ben, évidemment, ça va de soi !
Moi, je fais comprendre par gestes et par déboutonnage prudent que j’ai un autre pantalon dessous par cette chaleur, c’est tout naturel.
Avant de quitter le premier, j’insiste quand même pour dire que le second est court.
Oui ça ira, si je reste assis bien sagement, au fond de l’échoppe.
Y’avait certainement des spectateurs qui auraient voulu savoir comment étaient les caleçons des français, pourtant. Je le devine car moi j’aime bien savoir pour les autres peuplades qui n’ont pas habité la Gaule, et n’ont pas eu  l’expérience des braies.



Ah ! Le tailleur n'est pas content : je lui ai coupé la tête ! Je dois recommencer !
Et je suis pris en flagrant délit de mensonge : c'est une machine "Juki" ! Satanée photo ! Je promets que j'ai vu de vieilles machines noir et or, avec pédalier. Et sans cette photo, j'aurais mis ma main au feu... 



Bref, j’ai une superbe couture avec un petit motif losangique en prime, et je vais peut être déchirer l’autre côté.
Est ce que vous voulez savoir autre chose ?
Alors, peut être vais-je continuer, si Yvon, à côté, n’a pas fini.
Lui il consulte tous ses mails, même la pub, je crois.

Pierre

PS : Vous constatez, au vu de mes poches, que l'eau des ruisseaux lave plus blanc que blanc. Vous ne médirez plus sur l'état de notre maigre garde-robe !

L'indécence


CONTINGENCES ALIMENTAIRES : mail n°9

Nous sommes allés au restaurant ! Après 18 jours de repas accroupis, nous visions une table assis, mais non !
Nous avons été placés d’office sur l’estrade d’honneur ou presque.
A chaque repas chez les bakhtiaris, il nous fallait expliquer que nous ne pouvions pas rester en tailleur plus d’une demi-minute, que nous mangions très salement, ici, parce que nous utilisions des fourchettes et des cuillers chez nous...
Nous avons goûté au âb-goucht, mot à mot : jus de viande. Même moi !
C’est curieux car on utilise un pilon à table pour broyer pois chiche et viande ensemble. Le jus est délicieux, et les protéines nous ont donné un coup de fouet. Mais j’ai évacué le gras dans le bol d'Yvon. En fait avec tous ces fromages blancs et beurres, les protéines on n’en manque pas. Mais c'est l’idée qu’on s’en fait. D’ailleurs à l’hôtel, j’ai été effrayé, et ce n’est pas peu de le dire. En me voyant dans la glace : on dirait Jade après Koh Lanta.
Pourtant Yvon ne mange pas, et je t’assure Marie-Hélène que je fais tout pour l’intéresser à la nourriture. Il est un peu difficile, à mon avis, et exige une variété de menus... Bon, il aime le dough, mais c’est 95 % d'eau. Bref, il n’a jamais faim, et il ne maigrit pas (c‘est lui qui le dit, et je suis plutôt d’accord).
Moi, je crève la dalle, je dévore toutes les provisions et m’efforce de ne pas le faire en douce, je finis son pain, son fromage, son thon, et me voila décharné et transparent.
Non pas transparent, car le soleil nous a donné une sacre bonne mine.
Pourtant, ô épouses attentionnées, nous nous tartinons de crème, nous portons chapeau et lunettes en permanence, et nous nous en félicitons.
Bon, c’était couru d’avance et qui s’en étonnerait, plus je mange plus je maigris, et plus je monte dans la montagne plus je mange. Il faut redescendre ! (bis).

Ici, tout le monde mange des glaces, mais nos préférées sont les jus de fruits glacés. Le fruit est passé au mixer avec de la glace, et éventuellement du lait, et c’est un délice par la chaleur qu'il fait.
Presque autant qu’à Brest selon la météo.
C’est vrai ? C’est la canicule chez vous ?
Donc nous avons le choix : melon, banane, carotte, fraise, cerise...
A l’instant : melon pour nous deux. On adore ! J'ai appris melon, mais ce n’est pas encore dans ma tête.



Nous sommes tout propres, frais, rasés, repassés (non, pas vrai !).
Mais j’ai lavé mon pantalon pour le donner à recoudre demain, et il ne me reste que le corsaire réservé aux sentiers déserts car on voit mes chevilles. Alors dans la rue, pour venir ici, je ne raconte pas, tous les gamins qui pouffent, et crient Hello, et les vieux messieurs qui passent dignes, et les jolies femmes avec le regard en coin ! Mes mollets galbés tout au plus les devine t-on.  Mais les chevilles, ah, les chevilles...
Euh, j’ai pas déjà dit que j’étais un peu ...maigre ? Bref, je me suis caché dans le kâfinet.

Le pantalon, c’est le chien féroce dans la cour du gamin qui voulait des souvenirs, et où j’étais retourné en deux heures aller-retour, car nous n’avions d’ouvre-boîte que celui du couteau d'Yvon. Vous suivez ?
Bon, Yvon m’a vu revenir bredouille et en lambeaux (de pantalon, pas de peau ou très peu).
Comme c’est lui qui est vacciné contre la rage, et qui devait se faire mordre, j’ai bien lavé à l’eau et désinfecté une toute petite éraflure qui n’en demandait pas tant. 

Alors, c’est comme ça pour moi. Et pour vous c’est comment ?
Je veux dire qu’ici il faut apprendre à répondre à des questions dont on ne voit pas toujours le point d’interrogation. Et en plus à toute vitesse avec l’accent bakhtiari et en criant par delà les monts.
C’est pas du gâteau, d’autant que sous des impulsions soudaines et mal contrôlées, je suis parfois ophtalmo et parfois peintre. Parfois je peins des yeux, des yeux, rien que des yeux...



Yvon est plus intéressant et regarde avec patience des mâchoires et des mandibules, des excavations, des suintements et tout un tintouin et il murmure, et il apaise ainsi.
J’ai jamais su...
Il a appris a dire : non merci, je ne veux pas d’aide.
ça, ça veut dire qu'il n'y a pas que moi qui m’énerve un peu.
Mais c’est rare.

J’envoie.
xodâ hâfez,                       Pierre

Résumé sur la toile

PROPRES ET FRINGANTS QUAND MÊME : mail n°8                      

Depuis que nous sommes descendus des montagnes, nous cuisons à petit feu si nous marchons en milieu de journée. Alors les horaires sont décalés : lever 5h30, pauses pour les épaules toutes les heures, invitation si possible à midi (c’est honteux, mais on l’espère toujours...), départ vers 17h jusqu’à 19h30.
Eh bien, c’est très efficace, et l’on abat des kilomètres, surpris d’avancer si vite après les méandres lents et pleins d’obstacles de la rivière, puis les cols épuisants du Zâgros.



Comme les prix envers lesquels nous sommes encore méfiants, les kilomètres sont extensibles. Impossible de se faire une idée, et les routes ont changé, et les villages n’ont pas de nom sur notre carte.
Donc, tout au jugé, avec le soleil, et les notions de navigation transposées sur les sommets.
On est hyper-doués, et toujours gâtés par la nature : petites sources offertes près de la tente, petit défilé coupe-gorge contourné à temps, vols planés aquatiques pour la frime, gros serpents peureux, scorpions fanfarons, tout nous sourit. Les incidents sont rares et oubliés d’emblée, donc je n’en parle pas.

Pour la toilette, c'est parfait : j’utilise même les canaux d'irrigation, quitte à me cacher si un passant vient à passer. On se rase deux fois par semaine comme le veut la mode ici. On s’y met à deux pour ces rasages en campagne.

Nous dormons comme des loirs, ou nous ne dormons pas, trop énervés par les fantaisies de la journée.
La tente est parfaite si le sol est plat, et nos choix de nuits sont des petits havres de paix le plus souvent.
A Châdegân nous avons loué une maison, avec un propriétaire encombrant et exigeant.
Mais je l’ai remis à sa place, même si Yvon prétend ensuite que je manque de patience.
Et un soir nuit chez des bakhtiaris qui parlent longtemps, comme des cornes de brume, à pleins poumons.
Donc, les nuits à deux, c’est bien.
Mais aujourd’hui : à l’hôtel pour récupérer, car c’est un peu rude pour des sédentaires comme nous, petites natures inadaptées.

Ah, pas une seule paire de lunettes perdues sur quatre, c’est Yvon qui a cassé les siennes.
Maintenant il a un look d’enfer avec des lunettes bleues.



Non, je crois que nous n'avons rien perdu. Ce qui manque s’est envolé hier...

Pierre